J’ai ici tenté d’imaginer un débat entre un pro-VF et un pro-VO. Je précise que j’appelle par VF celle des huit premières saisons (celle des deux dernières étant très faible à mes yeux). C’est parti !

 

-         Pour commencer ma critique de la VF, je parlerai des erreurs de traduction. Il existe des exemples probants : dans Celui qui faisait de grands projets (4.19), le deal veut que Monica et Rachel s’embrassent pendant une minute dans la VO. Dans la version française, Chandler et Joey embrassent chacune d’elles une minute (la scène n’étant pas visible, les traducteurs ont pu modifier le contenu sans problème).

-         C’est vrai que c’est un changement important, mais c’est drôle aussi dans la version française. Pas de quoi en faire un plat.

-         Il existe beaucoup d’autres maladresses… Il y a de grosses erreurs, comme dans l’épisode Celui qui n’ose pas dire la vérité (9.9) où Monica évoque le Gros-Tout-Nu alors que celui-ci est parti depuis… quatre saisons (Monica parle dans la VO d’un pigeon, ce qui n’est pas tout à fait pareil). De plus, si on regarde bien le mouvement des lèvres, on se rend compte qu’on est parfois très loin du compte. Dans les épisodes Celui qui revenait de Las Vegas (6.1 ; 7 : 50) et Celui qui bricolait (3.5 ; 7 : 10), Phoebe parle, mais le mouvement des lèvres est inexistant… Autre erreur notable : la série Days of our lives, dans laquelle joue Joey, est traduite littéralement Les jours de notre vie. Or, cette série existe réellement (on y trouve d’ailleurs John Aniston, père de Jennifer), et elle s’appelle en français Des jours et des vies. Les traducteurs ont mis plusieurs années à le comprendre, ce qui est bien dommage, puisque le spectateur français ne peut de cette façon pas comprendre la référence à la vraie série. Il est même arrivé que les deux traductions soient présentes au sein du même épisode (9.8 : Celui qui était vexé) ! Et puis il y a d’autres problèmes : certains doubleurs s'occupent de plusieurs personnages : on retrouve ainsi le doubleur de Gary (le flic avec qui sort Phoebe au cours de la cinquième saison) chez un autre flirt de Phoebe (dans l’épisode 7.5 : Celui qui avait toujours l’air bizarre), mais aussi chez le teinturier russe que va voir Joey dans l’épisode 6.22 (Celui qui se la jouait grave).

-         Je suis bien conscient de ces lacunes, mais je préfère malgré tout la version française. Je n’essaie pas de prouver que la VF est parfaite, ni qu’elle est meilleure que la VO, mais simplement qu’il existe des raisons de la préférer. Même si certains passages sont plus réussis en VF. La première rencontre entre Joey et Monica, dans Celui qui se souvient (3.6), par exemple. En version française, le gémissement de Monica et le grognement de Joey sont bien plus drôles que leurs simples « hi » en version originale. Pour en revenir aux défauts que tu as évoqués, oui j’en ai bien conscience, et oui je les regrette, mais il ne faut tout de même pas oublier que les conditions de travail des doubleurs étaient dantesques. En plus d’être payés au tarif syndical (environ 220 euros par épisode, on était donc à des années-lumière des salaires astronomiques des acteurs), nos doubleurs devaient travailler en quatrième vitesse. Il faut bien prendre ce facteur en compte avant de juger leur travail. Pour ce qui concerne les jeux de mots, certains sont intraduisibles et font référence à la langue américaine. Avant de dire que les traductions sont mauvaises, il ne faut de la même façon pas oublier que les traducteurs sont limités par le fait qu’il leur faut correspondre au mouvement des lèvres des acteurs. Les traducteurs sont donc en quelque sorte prisonniers de ce mouvement de lèvres, ils ne peuvent ainsi pas toujours traduire comme ils le voudraient. Et il peut leur arriver de faire des traductions pertinentes : dans l’épisode Celui qui poussait le bouchon (4.7), lorsque Chandler conseille à Joey de choisir entre Kathy et Cassie, le dialogue original

« Chandler : Make a choice, pick a lane

 Joey : Who’s Elaine ? »

est traduit par :

« Chandler : Fais preuve de clémence

Joey : C’est qui, Clémence ? ».

Astucieux. Idem pour la dispute entre Monica et Rachel dans l'épisode 2.2 (Celui qui détestait le lait maternel). Cette dernière apprend que son amie a fait les magasins avec Julie, la compagne de Ross. Rachel se sent ainsi trahie, voire « trompée ». En VO, elle finit par demander : « Did you go to Bloomingdale’s ? », faisant référence au célèbre magasin américain, synonyme du caractère poussé de la trahison, comme si Julie et Monica étaient allées « jusqu’au bout ». Problème : peu de personnes en France connaissent le magasin, du coup, la traduction littérale ne serait pas passée. Les traducteurs ont donc décidé de remplacer cette réplique par « Est-ce que c’était mieux qu’avec moi ? », qui marche du tonnerre. Et puis il ne faut rien exagérer : certes, certaines blagues tombent à plat, mais elles ne sont que minoritaires. Ce n’est pas à toi que je vais apprendre que dans Friends, les blagues s’enchaînent sans relâche, donc, si une n’est pas bonne, on n’a pas le temps de dire ouf qu’une nouvelle est déjà prononcée. Rien de traumatisant, donc ! Et puis le choix des voix est pertinent. Je pense aux personnages principaux, mais aussi aux secondaires, comme le père de Ross et Monica, ou Estelle, pour ne citer que ces voix. Elles sont très pertinentes. Pour en revenir aux « héros », celle de Chandler est excellente (la meilleure, sans nul doute), et celles de Monica et Joey très bonnes. De même que celle de Ross.

-         Celle de Ross ? Le doubleur a l’air d’avoir deux fois l’âge du personnage.

-         C’est vrai que cela surprend au début, mais on s’y habitue vite. Et puis sa façon de sur-articuler correspond parfaitement à l’aspect méticuleux du personnage. D’autant que l’homme est plus adulte et mature que les autres. Il est paléontologue, marié et papa dès la première saison !

-         Il y a aussi les voix de Rachel et Phoebe.

-         J’apprécie également la voix de Rachel.

-         J’ai quand même un peu de mal avec son rire.

-         Sur ce point, je suis d’accord, mais c’est mon seul bémol à son sujet.

-         Et Phoebe ?

-         Il faut reconnaître que j’apprécie un peu moins sa voix, mais comme j’apprécie également moins le personnage et l’actrice, c’est cohérent.

-         Quelle mauvaise foi, celui-là. Bon, tout ça c’est bien joli, ce sont peut-être de très bons doubleurs, mais ils ne dépasseront ni même n’égaleront jamais les vraies voix.

-         Cela se discute dans l’absolu. Si tu regardes la série Oz, tu constateras que la voix de Kareem Saïd est meilleure que l’originale. Idem pour Biff dans Retour vers le futur. La voix du doubleur est jubilatoire. Pas mal aussi, les doublures de Wesley Snipes, de Samuel L. Jackson et du vieux Sean Connery.

-         Dans le meilleur des cas, ce sont des exceptions. Les vraies voix, ce sont les vraies voix !

-         Sans doute. Mais je préfère pour ma part les françaises. Pour en revenir à la série, les voix en VO me semblent avoir moins de personnalité que les françaises. Celle de Schwimmer est certes originale, mais son aspect strident me déplaît assez, et j’ai de surcroît beaucoup de mal à me faire à l’accent nasillard des comédiennes. L’accent américain laisse franchement à désirer, en particulier chez les filles, avec une mention spéciale pour Jennifer Aniston ! Par exemple dans l’épisode Celui qui ratait Thanksgiving (10.8 ; 14 : 15). Comment diable peut-on être aussi agréable à regarder et désagréable à entendre ?

-         Sur ce point comme sur les autres, je reste campé sur ma position : rien ne vaut les voix originales. Pour revenir à celle de Schwimmer, elle est à mes yeux inimitable. D’ailleurs, le personnage de Ross a été conçu spécialement pour ce comédien, en particulier pour sa voix, c’est dire ! Autre supériorité de la VO : les rires en boîte de la version française ne valent vraiment pas les vrais rires originaux. Eh oui ! C’est un vrai public qui assiste aux scènes, les rires ne sont donc pas inventés et rajoutés.

-         Les rires de la VF sont souvent montrés du doigt. C’est vrai que c’est la seule chose qui peut « choquer » lorsqu’on passe de la VO à la VF. Ils sont certes plus artificiels, mais on s’y (ré)-habitue vite, et ils ne me semblent de toute façon pas si mauvais qu’on le dit. Ils sont le plus souvent utilisés à bon escient, et permettent de rendre plus percutantes les répliques. D’ailleurs, on finit par ne plus les « entendre », preuve qu’ils ne sont pas à côté de la plaque.

-         Ils sont peut-être le plus souvent utilisés à bon escient, mais ceux de la VO le sont systématiquement, et pour cause : ils sont réels. Ce sont des êtres humains qui rient.

-         Là, je te coupe. En regardant la saison 9, j’ai été surpris de voir que certains rires VO étaient utilisés à tort et à travers. En caricaturant, cela donne presque « Monica, give me the salt » [Rires]. J’ai à ce sujet appris que tous les rires VO n’étaient pas authentiques : certains sont, comme en VF, artificiels. Donc, ne soyons pas manichéens : tout n’est pas blanc ou noir.

-         Hormis les rires proprement dits, les interventions du public sont plus nombreuses et variées en VO. Ce dernier n’hésite pas à manifester son engouement lorsqu’il est enthousiasmé par une scène. On est bien plus dans l’ambiance.

-         Si par « manifester son engouement », tu entends devenir hystérique parce que deux personnages s’embrassent, ce n’est pas vraiment une grande perte. Il y a des fois où on se croirait presque dans un concert des Worlds Apart ! Prenons l’exemple de « Celui qui a failli aller au bal ». L’intervention hystérique – je n’en démords pas – du public casse la beauté du baiser entre Ross et Rachel. Alors qu’en VF, on n’a pas ça. On a seulement ce baiser, qui n’en est que plus intime, tendre, romantique, émouvant…

Plus généralement, tu dois savoir que je ne suis pas anti-VO. Loin de là. Les films sérieux, cérébraux, ambitieux, il faut les voir en version originale. Mais pour ce qui est des divertissements, comme Retour vers le futur, Indiana Jones, ou donc Friends, je préfère me les regarder en VF. C’est plus reposant, et je préfère de toute façon entendre les vannes plutôt que de les lire. C’est bien plus percutant, d’autant qu’il arrive parfois que le texte traduit apparaisse avant que la phrase soit prononcée, ce qui casse un peu (beaucoup) l’effet de la blague. Et pour en revenir au texte, on passe presque plus de temps à le lire qu’à regarder le jeu des acteurs. Autant dire qu’on perd beaucoup ! D’autant que le texte proposé en sous-titre est souvent basique. C’est surtout du sujet-verbe-complément, qui va à l’essentiel. Cela s’explique par le fait que les personnes qui les écrivent doivent faire court pour ne pas que le spectateur ait trop de texte à lire, mais à l’arrivée, ledit texte est assez plat. Il vaut donc mieux être parfaitement bilingue pour apprécier la VO.

-         Je ne suis pas bilingue, et pourtant je préfère la VO. Et puis les épisodes servent à être vus, revus et re-revus : plus on les regarde, plus on apprécie la VO : on finit par ne plus regarder les sous-titres, car on connaît déjà les situations et les répliques. On est donc bien moins prisonnier du texte.

-         Certes, mais il est dommage de ne pouvoir réellement apprécier un épisode qu’à partir où on l’a déjà vu. Le plaisir de la découverte est déjà passé, c’est dommage.

-         Et que dire du « filtre » de la VF ? Cette dernière est bien plus gentillette et soft que la VO. La VO va jusqu’au bout, quand la VF est conçue pour pouvoir être vue par tous les publics. On trouve notamment l’exemple de la dispute entre Ross et Rachel dans Celui qui soignait les piqûres de méduses. En anglais, cela donne « Just so you know, it’s not that common. It doesn’t happen to every guy. And it’s a big deal ! » Traduction littérale : « Sache-le, ce (sous-entendu, les pannes sexuelles) n’est pas si courant, ça n’arrive pas à tous les mecs, et c’est grave ! ». En VF, cela donne « je veux aussi que tu saches que j’ai horreur des gros dormeurs, que les garçons avec moi, ils restent éveillés, et c’est normal, vu ce qu’il y a dans le lit ».

-          Oui, c’est un passage auquel font souvent référence les pro-VO. Maintenant, je trouve que la traduction en VF n’est pas si différente. L’idée est globalement la même (Ross n’est pas assez « présent » au lit avec Rachel). Bon, c’est vrai que c’est un peu plus soft, mais il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat.  D’autant qu’il ne faut pas oublier que la série passait en fin d’après-midi, soit aux heures de grande écoute. Il paraît donc normal d’enlever les trucs les plus salaces.

-         Je vois que nous restons campés sur nos positions, et je crois que ce débat, si enrichissant soit-il, ne nous fera pas changer d’avis. Tu l’auras compris, je reste un fervent adepte de la version originale, même si tu as souligné quelques points auxquels je n’avais pas pensé.

-         Je comprends tout à fait que tu puisses préférer la VO. Comme je l’ai déjà dit, mon objectif n’est pas de convaincre, mais de justifier et d’argumenter mon choix, de montrer à ceux qui jugent la VF nullissime (tu sais, les p’tits malins qui disent dans les forums « la VF c’est à chier » « elle flingue la série », « il n’y a que les abrutis qui peuvent la préférer » sans autre argumentation, et qui se croient meilleurs que les autres) vont un peu trop vite à mon goût, et n’essaient pas vraiment de comprendre. Ils se débarrassent du problème en usant d’un ton condescendant, agressif et méprisant. Non les pro-VF ne sont pas des illettrés ! Le pire c’est que les « spécialistes » ne sont pas plus brillants. Martin Winckler (dont il suffit de lire le roman Les trois médecins pour avoir une idée du caractère binaire du bonhomme) écrit dans Les séries télé que « La VF est insupportable de niaiserie et de contresens ». Quant à M.S., dans le Dictionnaire des séries télévisées, elle va jusqu’à considérer le fait de regarder la version française comme « un crime contre l’humanité ». Quand on pense qu'il s'agit d’une simple série-télé. Il faut croire que les intégristes sont partout… Et puis VF ou VO, ce qui nous unit est l’amour que nous portons à cette merveilleuse série. Alors vive Friends !

-         Sur ce point nous sommes bien d’accord : vive Friends ! Avec ce genre de débat, on en finit par oublier que nous sommes unis par la même passion. Et c’est probablement ça le plus important.