Qui diable, alors que commençait la première saison de Friends en 1994, pouvait deviner que la série durerait dix ans, deviendrait la sitcom la plus connue et reconnue de l’histoire, et que les acteurs seraient payés lors des ultimes saisons plus d’un million de dollars par épisode ? Le pitch de départ n’avait pourtant en soi rien de folichon : le quotidien de six jeunes adultes new-yorkais, passant la majorité de leur temps à buller au bistrot du coin. D’autant que les débuts n’étaient pas franchement fracassants : les tests d’audience du pilote (premier épisode) n’étaient pas favorables, avec une performance faible (41%). On était bien loin du 91% du premier épisode de la série Urgences ! Alors, comment expliquer qu’une série a priori banale ait pu devenir un phénomène de société ? Tentatives de réponses.

Première originalité de la série : elle ne repose pas sur un personnage en particulier, mais sur la bande des six. Parmi ces personnages principaux, aucun n’est plus important que les autres. La star, c’est l’équipe, comme diraient les footballeurs. Sauf que dans le cas de la sitcom, ce n’est pas de la langue de bois mais la pure vérité ! Les personnages sont en outre particulièrement réussis. Caricaturaux jusque ce qu’il faut, leurs caractéristiques sont bien mises en évidence, ce qui les rend particulièrement attachants. Joey l’acteur raté, séducteur et benêt, Ross, le prof pédant, timide et romantique, Monica, la « maman du groupe », qui rêve d’enfants et a la manie du rangement, Phoebe la foldingue, Chandler, qui dissimule ses angoisses derrière une façade de comique de service... Seule Rachel semble un peu moins réussie que les autres : si l’on excepte son amour pour Ross, rien ne la caractérise réellement. Ses traits de caractère (son côté fille à papa, sa maladresse) sont plus secondaires, moins mis en valeur. Quoi qu’il en soit, les auteurs ont eu la bonne idée de faire des personnages des M. Tout le monde, qui n’ont vraiment rien de superhéros. On a en effet affaire à des personnages tout sauf parfaits, et tous différents, ce qui les rend d’autant plus attachants, et nous permet de nous identifier plus encore à eux. « Fondamentalement, ce sont des gens charmants qu’on est contents de voir, explique Perry. Tous les groupes ont un Ross ou un Chandler parmi eux ». Et puis – qualité que l’on trouve également dans la saga Harry Potteron apprécie de voir évoluer nos six héros. Dix ans, ça change une vie ! À part Joey, qui reste globalement le même du début à la fin, voire peut-être Phoebe, nos personnages changent, évoluent, mûrissent. Rachel la pourrie-gâtée pas très dégourdie prend son envol sur le plan professionnel, Chandler le phobique de l’engagement s’épanouit avec Monica, jusqu’à se marier et adopter des enfants, Ross le cérébral devient un peu foufou et imprévisible, et Monica la malchanceuse réussit dans tous les domaines (sentimental comme professionnel). Outre le renouvellement que cela apporte, les voir mûrir et s’épanouir est fortement réconfortant. Et les acteurs sont talentueux, en particulier David Schwimmer et Courteney Cox. Le niveau global est très élevé, si l’on excepte peut-être (du moins à mes yeux) Lisa Kudrow, dont le jeu est moins subtil et moins élaboré. Et pour ne rien gâter, ils sont tous séduisants, avec une mention spéciale pour Jennifer Aniston, sublime dans certaines saisons (la 2 et la 10, notamment). Quant aux personnages « satellites », qui gravitent autour de nos Friends, ils contribuent également à la qualité de la série : les parents Geller, le père Green, Janice, Gunther… Leurs apparitions sont toujours pertinentes, et leurs personnages habilement interprétés.


Les stars ont aussi apporté leur contribution au succès. Quelle autre série télé peut se targuer d’avoir compté parmi ses « guests » Bruce Willis, George Clooney, Julia Roberts, Robin Williams, Brad Pitt, Jeff Goldblum, Gary Oldman, Danny DeVito et Sean Penn, pour ne citer qu’eux ? Même s’ils ne font pas forcément un passage aussi remarqué que Bruce Willis, qui restera le mieux utilisé (Sean Penn n’aura par exemple pas marqué la série, et beaucoup d’autres ne font qu’une apparition-éclair), c’est un ingrédient de plus qui donne envie de regarder la série. Pas forcément le plus important, mais tout de même non négligeable : savoir que l’épisode du jour compte parmi ses invités telle ou telle célébrité peut apporter le petit plus qui va susciter la curiosité, non du fan (qui n’en a pas besoin), mais du spectateur plus ponctuel.


Outre les six personnages en eux-mêmes, une clé de la réussite de la série repose sur les relations qu’ils ont entre eux, qu’elles soient amicales ou amoureuses. Sur le plan sentimental, on pense évidemment à la relation entre Ross et Rachel, qui nous passionne, en particulier au cours des premières saisons. Les tentatives de drague de Ross pendant la première saison, le premier baiser lors de la deuxième et la fameuse rupture dans la troisième auront passionné et ému au plus haut point des millions de spectateurs. Cette histoire aura proposé bon nombre des meilleurs passages de la série. Et, même si elle s’essouffle un peu au cours des dernières saisons (en raison du couple Chandler-Monica, qui prend le pas sur elle), cette relation continue, même en pointillés, à nous captiver : il suffit de penser au mariage à Vegas, à la conception de la petite Emma (ah, l’épisode de la vidéo) ou encore au « retour » de nos tourtereaux dans le dernier épisode ! L’autre relation amoureuse est celle de Chandler et Monica. Contrairement à celle de Ross et Rachel, rien ou presque ne vient annoncer leur histoire, qui survient ainsi alors que personne ne s’y attend. Ce qui ne l’empêche pas de drôlement bien marcher, peut-être en partie parce qu’elle réunit deux malheureux en amour. Leur relation apporte un sérieux coup de fouet à la série, étant à l’origine de passages émouvants, mais aussi hilarants (par exemple lorsqu’ils cachent leur relation aux autres amis), même si elle s’essouffle quelque peu entre les saisons 7 et 9.

Et puis il y a l’amitié. La relation la plus marquante de ce type est celle qui unit Joey et Chandler, une grande réussite du genre. Leur relation, tout en petites (ou parfois grandes : cf. l’affaire Kathy) disputes, mais surtout en complicité voire en « délires » (le poussin et le canard, les jeux débiles auxquels ils jouent, les films porno…), est la plus drôle et la plus émouvante de la série. Elle écrase toutes les autres, même la seconde plus importante, entre Monica et Rachel. Un réel bonheur.


L'aspect humain qui se dégage de ces relations, en particulier amicales, apporte une dimension « consolante » à la série. Dans un monde où l’individualisme et la solitude prévalent, rien de tel qu’une vie chaleureuse comme celle qui nous est ici proposée. Malgré quelques savoureux désaccords (qui font aussi le charme de la colocation), la série dresse un portrait très positif de la vie en communauté – une sorte de refuge, qui contraste ici fortement avec la famille, souvent traitée de façon négative (les personnages ont souvent un rapport compliqué avec la leur, en particulier Chandler et Phoebe, mais également Monica et Rachel). Ainsi, alors que la famille est considérée comme « subie », l’amitié est « choisie », et autrement épanouissante. Cet aspect « solidaire » est présent jusqu’aux paroles de la chanson du générique (« I’ll be there for you, cause you’re there for me too »), et a grandement contribué au succès de la série. Un succès qui précède d’ailleurs d’autres réussites « consolantes » comme les films Bienvenue chez les Ch’tis ou Intouchables, ainsi que certains romans (ceux de Gavalda, par exemple), où le spectateur/lecteur éprouve manifestement une réelle satisfaction à voir des gens partager bonheurs et peines, et à s’accepter malgré leurs défauts et leurs différences. « Je crois que le succès de Friends ne tient pas seulement au fait que c’est drôle, mais au fait que ces personnages ont vraiment du cœur – ils s’aiment et ils ont besoin les uns des autres, comme une famille. C’est un spectacle bourré d’amour », témoigne Schwimmer.

L’autre aspect consolant de la série repose sur sa dimension distrayante : elle permet de se vider la tête et d’oublier ses soucis quotidiens. « C’est géant, tu vois ce que je veux dire ? explique Schwimmer. Savoir que tu influences et peut-être même que tu améliores l’existence de tant de gens que tu ne connaîtras jamais. C’est le côté le plus positif – aider les gens à vivre» Une mention spéciale pour les États-Unis, traumatisés par les événements du 11-Septembre, survenus lors de la huitième saison. Comme le dit Jennifer Aniston : « Quelque chose de particulier s’est déclenché après le 11-Septembre. C’était difficile de recommencer à travailler et faire une sitcom quand le monde partait en miettes […] Pouvions-nous oser reprendre le travail ? […] Puis petit à petit, dans le premier épisode que nous avons joué, il y avait une telle énergie dans le public, j’ai compris que les gens avaient désespérément besoin de cette détente. Et les rires étaient plus forts que jamais. Comme s’ils canalisaient leurs larmes dans des rires homériques. La série offrait des petites poches de consolation. Les gens venaient me voir après le 11-Septembre, ici et à New York, pour me remercier de leur avoir permis de s’échapper une demi-heure. » Même son de cloche chez Marta Kauffman : « Je crois que Friends était de la consolation en images […] Nous faisons de la comédie et je crois que les gens avaient davantage envie de rire que de revoir à l’infini les images des Tours en train de s’écrouler. Au bout d’un moment, les gens étaient prêts à rire, ils en avaient besoin. »


Friends est, chose évidente, une sitcom (situation comedy) : elle repose donc beaucoup sur l’humour, que l’on trouve à tous les étages. Autant dans l’aspect imparfait des personnages (les déboires de Ross en matière de drague, le côté benêt de Joey, la maniaquerie de Monica…) que dans les répliques et reparties, qui fusent régulièrement, et dont Chandler est le spécialiste. On trouve également le comique de situation (par exemple, Chandler coincé dans les toilettes en porte-jarretelles dans Celui qui retrouve son singe…), les nombreux quiproquos et le comique de répétition, toujours efficace, qui permet de créer une complicité avec le spectateur. Les éléments humoristiques récurrents ne manquent pas : le Gros-Tout-Nu, l’amour de Gunther pour Rachel, le fameux « on avait rompu » de Ross, ses mariages ratés, le « ça va, vous ? » de Joey, Janice…

L’une des autres principales réussites de la série est d’avoir su combiner l’humour avec l’émotion. Celui-ci, même si omniprésent et souvent très efficace, n’aurait probablement pas suffi à rendre la série aussi marquante et inoubliable. L’émotion apporte donc l’ingrédient qui fait la différence, que l’on retrouve aussi bien dans les histoires d’amour (Ross-Rachel, Chandler-Monica) que dans les histoires d’amitié (Rachel-Monica et plus encore Joey-Chandler). « Si la série marche, c’est parce qu’on s’intéresse à ces gens, explique David Crane. Ça marcherait moins bien si c’était moins drôle, mais on ne regarderait pas autant la saison neuf ou dix si on n’était pas aussi accros aux personnages. Nous, nous passons notre temps à osciller, pour trouver le bon équilibre entre l’émotion et la franche rigolade ». En témoigne la dispute entre Ross et Rachel, après que celui-ci a couché avec Chloe. La dispute elle-même est sérieuse, émouvante, voire dramatique, tandis que les réactions des quatre autres amis, planqués dans la chambre d’à côté, permettent de dédramatiser et d’ajouter de l’humour. L’une des scènes les plus réussies et symboliques de Friends ! L’extrait de la vidéo dans « Celui qui a failli aller au bal » l’est tout autant : voir nos Friends plusieurs années auparavant est hilarant, mais la déception du jeune Ross nous émeut, tout autant que le baiser de Rachel à la suite du visionnage.

Une autre clé repose sur la structure des épisodes. Le fait qu’il y ait tant de personnages principaux permet aux scénaristes de créer trois histoires dans chaque épisode. Cela permet d’apporter quelque chose de relativement inédit, ainsi que davantage de rythme et d’entrain. Comme le dit Kevin Bright : « Marta [Kauffman] et David [Crane] ont établi cette allure afin de pouvoir servir les six personnages équitablement. Traditionnellement, la plupart des sitcoms ont une histoire A et une histoire B, mais avec Friends on a ajouté une histoire C. Ce qui change tout. Pour avoir trois histoires, il faut bien accélérer la narration. En passant rapidement et souvent d’une histoire à l’autre, on a créé un rythme dans le montage qui rend Friends unique. »


Cette structure en trois histoires se retrouve dans la grande majorité des épisodes, mais les scénaristes ont également eu la bonne idée de renouveler l’intérêt avec quelque chose de totalement différent, comme des épisodes centrés sur une seule « intrigue », par exemple Celui qui a du mal à se préparer et Celui pour qui le foot c’est pas le pied. Le premier se déroule en temps réel et dans une seule pièce (le salon des filles), ce qui lui confère des airs de pièce de théâtre. Le second est centré sur des parties de football américain. Rien de captivant a priori ? Tout le talent des scénaristes consiste à nous distraire avec si peu, tout en nous permettant de changer un peu des épisodes « classiques ». Autre originalité de certains épisodes : les flashbacks. Cela commence en douceur (mais aussi en force !) avec Celui qui a failli aller au bal, où l’on ne voit qu’un extrait de vidéo ancienne. Même si ce passage est court, il aura marqué les esprits : ce n’est pas pour rien que cet épisode est souvent cité par les fans parmi les meilleurs épisodes de toute la série. Il faut dire que voir l’ancien nez de Rachel, l’ancien poids de Monica et le look ringard au possible de Ross est un pur régal ! Cela se poursuit avec l’inoubliable Celui qui se souvient, où l’on voit entre autres la première rencontre entre Joey et Monica, et la façon dont ce dernier et Chandler sont devenus colocataires. Inoubliable ! On citera également Celui qui a des souvenirs difficiles à avaler, lui aussi excellent. Et on trouve en outre, parmi les épisodes différents, les « doublettes », là encore une excellente idée. Ils viennent à partir de la quatrième saison clore la saison, et sont pour la plupart de petites merveilles. On citera notamment les épisodes se déroulant à Londres et à Las Vegas. Mais on pourrait en outre citer l’ultime épisode, qui tient toutes ses promesses, ou encore Celui qui retrouve son singe. Des modèles du genre !

Une autre raison du succès de la longévité de cette série, c’est le plan humain. L’équipe, qu’il s’agisse des scénaristes ou des comédiens, a, aux dires de ces derniers, toujours été soudée. Aniston en témoigne : « Si, dès le début, nous ne nous étions pas autant aimés, nous aurions sans doute facilement lâché prise […] Notre premier réalisateur [...] a dit : “Restez ensemble, agissez comme un groupe.”  Et on lui a obéi à la lettre. On a suivi son conseil. On a construit là-dessus, sur cette pensée fondamentale. » Perry, pour lequel l’humilité semble avoir été prépondérante pour l’harmonie du groupe et donc le succès de la série, ne dit pas autre chose : « Pour nous six, [notre vie] a changé exactement de la même façon, alors on pouvait vraiment compter les uns sur les autres. On se surveillait mutuellement. Une bonne manière d’éviter l’apparition d’ego surdimensionnés. D’autant qu’on n’avait aucune disposition. Si l’un d’entre nous se prenait pour le nombril du monde pendant une seconde, les cinq autres étaient là pour lui répondre : “Ferme-la, qu’est-ce que tu fabriques ?” ». L’aspect soudé de l’équipe a ainsi été utile pour surmonter les obstacles rencontrés en chemin, notamment l’addiction de Matthew Perry à la drogue et à l’alcool. Ces graves problèmes ont connu un pic lors des saisons 3 et 7. Dans la saison 3, cela se traduit par une silhouette et des poignets très minces, et lors de la septième saison, l’acteur double de volume d’un épisode à l’autre, et se révèle parfois franchement apathique, notamment dans l’épisode Celui qui récupérait le prix, où l’attitude comme les expressions du visage du comédien mettent mal à l’aise. Ces problèmes auraient peut-être fait « couler » la série si le groupe n’avait pas été si soudé.


La série est de surcroît assez osée. Les scénaristes s’amusent à prendre des risques, à sortir des choses purement conventionnelles, et on ne s’en plaint pas ! La mort, par exemple, qui est très présente dans la série, est souvent traitée de façon humoristique : Joey écoute en cachette un match à la radio à l’enterrement de la grand-mère de Ross et Monica, et est bientôt rejoint par pléthore d’autres invités, Chandler annonce dans un site internet d’anciens du lycée le décès de Ross (celui-ci est déçu… du peu de réactions que cette nouvelle suscite !), Rachel et Phoebe souhaitent quasiment la mort d’une voisine mourante, dont elles lorgnent l’appartement… Parmi les autres thèmes un peu osés, l’homosexualité, en particulier chez Chandler, thème récurrent, puisque tout le monde le croit homo – de ses collègues au voisin M. Heckles en passant par Joey – et parce que son père est travesti. L'amitié entre Joey et lui, tactile et passionnelle, frôle parfois l'homosexualité. Mais le sujet touche aussi les autres personnages, comme Ross, qui devient hystérique devant son ancien ami, interprété par Brad Pitt. Sans parler de l'épisode où Ross et Joey apprécient leurs petites siestes... Les filles ne sont pas en reste, se demandant avec laquelle elles aimeraient coucher. Et l’homosexualité peut parfois aussi être traitée de manière plus sérieuse, presque engagée, avec le mariage entre Carol et Susan. La sexualité d’une façon plus générale est très présente. Les personnages en parlent régulièrement, parfois là aussi de façon osée (Phoebe aurait couché avec un groupe de musique, Ross fantasme sur sa cousine…).

On notera en outre, preuve que la série peut plaire à un public de tous âges. Friends plaira en effet aux ados pour les gags, ainsi que les histoires d’amour et d’amitié. Mais la cible numéro un est le public du même âge que nos amis, c’est-à-dire globalement entre 20 et 30 ans (ce qu’on appelle les « adulescents »). Qui mieux que ce public peut davantage apprécier les problèmes que rencontrent les personnages ? L’identification est chez eux totale : ils apprécieront mieux que les adolescents les intrigues autour du travail et de la recherche d’emploi, ainsi que celles centrées sur la paternité et l’engagement dans une relation sérieuse. Mais le public susceptible d’apprécier cette sitcom ne s'arrête cependant pas à l'âge de la trentaine, bien au contraire : les personnes plus âgées (les « vrais » adultes) pourront également aimer l’entrain et l’humour de la série. Elles regarderont avec plaisir quelques épisodes, même s’il est probable que le visionnage sera de leur côté plus ponctuel.

[Toutes les citations sont extraites de Friends, Le livre officiel des dix ans, de David Wild]